Le Chateau de Ponthion

Chateau de Ponthion - Nohant-Vic

Tout est parti de cette carte qui nous a été prêtée, où figure l’emplacement d’un ancien château et d’un ancien moulin au bord de l’Igneraie. Nous l ‘appellerons « château de Ponthion », vu qu’il est libellé ainsi sur cette carte. Cette carte d’où nous ignorons la provenance originelle nous a interpelés. Elle date certainement d’avant la Révolution Française, vu que le droit de pêche du seigneur de Courcelles y figure, peut-être entre 1719 et 1757 (dates de la possession des terres par le seigneur de Courcelles). C’est une carte qui a été faite à la main et notre hypothèse c’est qu’elle a été commandée par le seigneur lui-même (ou son suzerain?) pour bien y faire apparaître les limites de son droit de pêche.

Cette carte est intéressante à plusieurs titres : on y voit l’emplacement d’un ancien moulin avec son bief. Cet ancien moulin, Ton Aben en parle dans son livre «L’Igneraie, ses moulins et meuniers…et les moulins de Nohant-Vic ». L’emplacement de l’ancien château se situait sur la propriété du seigneur de Courcelles. Actuellement il s’agit de la parcelle n° B0161 appartenant à Pierre Demenois et se situant sur la commune de Nohant-Vic (commune de Vic-sur-St-Chartier de 1792 à 1822 et Nohant-Vic à partir de 1822).

détail de la carte

Avant de se plonger dans cet article, il est bon de resituer l’objet de nos recherches. Il s’agit de vestiges d’un ancien château, château ayant existé fort probablement, vu qu’il est indiqué sur cette carte. Nos investigations vont nous emmener, nous allons le voir plus loin, dans une remontée lointaine du passé.
Bien qu’il se situait sur notre commune, il faudra donc que nous raisonnions non pas en communes mais plutôt en paroisses, voire en seigneuries. Il faudra que l’on raisonne également en termes de seigneuries de St-Chartier car, nous le voyons bien sur la carte, la plupart des terres du Seigneur de Courcelles se situeraient sur l’actuelle commune de St-Chartier.

Tout au long de notre enquête, notre démarche pourra se résumer ainsi : d’abord établir des constats, ensuite émettre des hypothèses, ces hypothèses devant ensuite être confirmées par des vérifications qui peuvent s’avérer être des preuves ou des faisceaux d’indices qui peuvent nous amener à en tirer des conclusions en ce qui concerne l’objet de nos recherches, avec toute la prudence nécessaire, vu qu’il s’agit de patrimoine disparu depuis longtemps.

Le moulin de Ponthion

D’après les recherches de Ton Aben sur les moulins de l’Igneraie, nous retrouvons la famille de Courcelles propriétaire du moulin de Ponthion depuis 1719 (Nicolas François de Courcelles en 1719, Guillaume de Courcelles en 1733 et Jacques de Courcelles en 1746).
Le premier propriétaire de ce moulin qui a été trouvé par Ton Aben était Pierre Guérin, seigneur de Mâron en 1556.

Puisque cette carte semble dater du XVIIIème siècle et qu’elle signale les vestiges du moulin et du château, cela signifie que notre château est bien antérieur à ce XVIIIème siècle.

Les origines du chateau

Nous allons donc essayer de remonter le temps et partir des origines.
Nous nous sommes rendus sur place, sur la parcelle « le Pré Parchemin » et avons pu constater une petite motte, près de l’Igneraie ayant la forme d’un cercle de 40 m de diamètre (photo ci-dessous), ainsi qu’une autre motte à côté en forme de croissant.


Un faisceau d’indices pour l’origine de ce château :


1 – la topographie du site :


La géographie de cet endroit nous amène à croire que ce site était probablement à l’origine, une motte castrale vers le Xème-XIème siècle.
Un château fort a dû être construit ensuite. Ce château ne figurant pas sur le cadastre napoléonien (1841), ne figurant pas sur la carte de Cassini (1767-1768), est donc antérieur à ces dates. On peut raisonnablement supposer qu’au début du XVIIIème siècle, ce château était en ruine. Nous pouvons en déduire que la construction de ce château en pierre se situerait entre le XIIIème et XVIIème siècle.


Voici le plan de ce site tel que nous l’avons constaté :


Voici comment on pourrait dessiner une motte castrale, encore appelée motte féodale.


Une motte castrale, appelée également motte féodale, était une fortification de terre, vers le Xème, XIème siècle. C’était un remblai en terre rapportée, circulaire, appelé le tertre. Ce tertre était la plupart du temps entouré d’un fossé, avec de l’eau. Sur le sommet on y construisait une palissade avec un fortin de bois et une tour de guet appelée donjon. Ce sont les premiers châteaux forts connus qui permettaient de se protéger en cas d’attaque.


En ce qui nous concerne ici, à Ponthion, il ne reste bien sûr, plus du tout de bois. Seul subsiste le relief (buttes plus fossés). Notre histoire s’étalant sur plusieurs siècles, il va sans dire que la terre a dû bouger et que la butte de terre a dû subir quelques affaissements, la parcelle ayant servi de pâturage sûrement tout au long de cette période.
Un château féodal a dû succéder à cette motte castrale. Lors de notre première visite en décembre 2023, il y avait quelques pierres autour de la butte. Lors de notre seconde visite, en août 2025, il n’y avait plus de pierres. Étaient-ce des pierres qui appartenaient à cet ancien château ? Nous ne pouvons l’affirmer.


2 – Une vue aérienne :


Dans un ouvrage intitulé « l’Indre et son passé », bulletin numéro 51, année 2024 , édité par le Groupe d’Histoire et d’Archéologie de Buzançais,figurent quelques prospections aériennes en Berry. On y trouve une photo prise à Nohant-Vic d’un lieu intitulé « le Pré Parchemin ». On y voit un cercle comme sur le document ci-dessous et celui de géoportail. Et c’est bien sur cette parcelle « le Pré Parchemin »  que nous avons découvert cette motte.


3 – une approche du relief du sol :


Nous nous sommes penchés sur le LIDAR, l’acronyme en anglais de « Light Detection and Ranging », en français : détection et estimation de la distance par lumière ou par laser (wikipédia). Pour faire simple, c’est un instrument de télédétection active. Il trouve des applications diverses (parmi elles la géomorphologie – des reliefs et des processus qui les façonnent – et l’archéologie) . Cette détection par la lumière ou par laser peut permettre, par exemple, d’effectuer une cartographie en 3D à distance.
En ce qui concerne la parcelle du « Pré Parchemin », voici, ce que donne la cartographie (photo ci-dessous). Seul le relief du sol apparaît, c’est en quelque sorte une vue du site où l’on aurait enlevé la végétation. On peut observer l’Igneraie qui serpente (sur la diagonale), le ruisseau de la Chèvre qui arrive dans l’Igneraie, en haut : le bief du moulin et au centre : le cercle qui est peut-être notre motte castrale.

Après la période de la motte  castrale :


Nous avons mené des investigations aux Archives de l’Indre pour voir si ce château ne figurait pas sur un document.
On nous signale bien une extension de fortification pour le domaine d’un seigneur de La Chassaigne, proche de la parcelle qui nous intéresse.
Le seigneur Jean II de la Tour Landry, chevalier, comte de Châteauroux, baron de Boulogne, marquis de Quibourg et seigneur de St-Chartier vendit son comté de Châteauroux, lot dit d’Orient comprenant le Château Raoul, au prince de Condé. Il conservait Saint-Chartier et le 3 août 1613 donnait permission à Bégot de Valzargues, seigneur de la Chassaigne, paroisse de Vic-sur St Chartier, de « fortifier le chastel et maison noble, d’y faire murailles avec tous fossés et pont-levis, colombier, garenne,droit de rivière depuis le gué de Ponthion au gué du Peu, droit de ban dans le cœur de l’église de St-Chartier » (archives départementales F 559).

Est-ce à cette date là que notre château en pierre aurait été construit, ou une tour ou un colombier ? Pure hypothèse.

Nous nous attarderons un peu sur les fiefs de Ponthion, Roche et La Porte, qui géographiquement semblent être les plus concernés.
Dans son histoire de St-Chartier, l’abbé Jacob évoque la sentence de justice de St-Chartier, à l’égard du seigneur Gilles Lucas, qui prend possession d’un fief, notamment à Ponthion qui est un fief noble. Il en prend possession le 25 décembre1656 : habitations, dépendances, jardins et moulin . Et cela se fait avec tout le cérémonial de l’époque : « en entrant dans les locaux et en en sortant, en ouvrant et en fermant les portes, en rompant les branches d’ormeaux et d’arbres fruitiers. » (Hector de Corlay « Saint-Chartier au temps de ses anciens seigneurs »).

On apprend également que ce Gilles Lucas achète, le 2 janvier 1657, à un laboureur de La Chassaigne « le champ Filloux » situé sur la paroisse de Vic. Nous n’avons pas retrouvé ce « Champ Filloux », mais nous avons trouvé qu’il se situait sur le chemin de La Chassaigne à Saint-Chartier (actuellement chemin privé). Ce chemin, en amont, longe le pré Saint-Priest, où se trouvait la chapelle du même nom. Gilles Lucas était chevalier, procureur et promoteur des Ordres militaires de Notre-Dame du Mont Carmel et de Saint-Lazare, marquis de Saint-Marc, seigneur de Saint-Gouard, capitaine lieutenant du régiment des Gardes de Sa Majesté.
Il obtint la terre de St-Chartier par son mariage avec Renée Nicollay.
Le 6 février 1670, sont précisés certains droits de passage : « Haute et puissante dame Renée Nicollay épouse de haut et puissant seigneur Gilles Lucas afferme pour 9 ans à André Augras vigneron demeurant à Vic-sur-St-Chartier les droits de péage, bacage, rouage que le dit seigneur de St-Chartier a droit de pouvoir sur tous les marchands faisant trafic passant par le grand chemin de La Châtre à Yssoudun… »

Nous nous attarderons sur l’Aveu et dénombrement du Marquisat de Presle (le Magnet). Aveu et dénombrement que rend au Roi, par devant nos seigneurs de la chambre des comptes à Paris Pierre Jean François de La Porte, Chevalier marquis de Presle , Mers, Saint-Chartier, Sarzay et autres lieux.

L’aveu, en droit féodal, est une déclaration écrite que doit fournir le vassal à son suzerain, avec la liste de biens contenant beaucoup de détails, lorsqu’il entre en possession d’un fief.
L’hommage, une fois rendu, le vassal doit fournir son aveu et dénombrement. Dans cet article, il « avoue » ou reconnaît sa vassalité et il dénombre ou énumère dans le détail les droits et possessions qui composent son fief. Par cette énumération, le dénombrement est la source principale qui puisse faire connaître les doits seigneuriaux.

Le marquis de Presle a droit de justice haute et basse sous le titre de Baronnie réunie audit Marquisat de Presle, car, tout seigneur qui réunissait sous sa domination les droits de justice de plusieurs paroisses ou terroirs attachait, suivant un usage, le titre de Baronnie à la seigneurie où il faisait sa résidence principale.

On trouve dans cet aveu, la liste des fiefs relevant de la baronnie de Saint-Chartier :
« les fiefs de La Roche et Pontion, possédés par le sieur de Courcelle de la ville de La Châtre
le fief de La Chassaigne possédé par la Dame de Genetou de Vallière
le fief de Ripoton, ses appartenances et dépendances, un dixme de bled, vin, lainage et charnage qui se prend et lève en la paroisse de Vic, un terrage appelé le Terrage du Charriot, le tout possédé par le seigneur de Nohan.
Le fief et moulin de Barbotte appartenant audit seigneur Marquis de Presle, dépendant de la seigneurie de Sarzay. »

N.B. : là encore, nous avons essayé de respecter l’orthographe originelle.
– Le dixme de bled, c’est un impôt correspondant au dixième de la récolte de blé qui doit être prélevé par l’Eglise.
– Le terrage, c’est une redevance levée par le seigneur sur les produits de la terre.
-Le charnage, c’est un droit féodal sur l’augmentation du bétail.
– Une boisselée est une unité de surface variable en fonction de la région ( exemple : au XVIIIème siècle, à Châteaumeillant, 90 ha équivalaient à 350 boisselées, soit environ un quart d’hectare pour une boisselée). En 2025, chez nous, dans la plupart des endroits, un hectare équivaut à10 boisselées.

Une preuve que le château a existé :

Dans les Archives de l’Indre, nous avons trouvé un acte du notaire Pierre Villain , du 22 août 1757, probablement le même aveu que celui ci-dessus, enregistrant l’aveu du sieur Jacques de Courcelles à Jean-François de La Porte, chevalier, seigneur marquis de Presle, seigneur de Saint-Chartier :


En traduisant dans notre français d’aujourd’hui , voici ce que cet extrait ci-dessus signifie :

« Plus un terrain en marécage de la contenance d’environ quatre boisselées et sur lequel était autrefois le château de Ponthion qui jouxte, du soleil levant l’ancienne rivière, du midi la rivière de Ponthion et du couchant le Pré Parchemin ci-dessus déclaré. »


L’ancien moulin est également évoqué dans cet aveu :


Traduction : « Plus un terrain sur lequel était antérieurement un moulin faisant de (belle) farine, appelé le moulin de Ponthion, ce dont il ne reste que les fondements, ce auquel terrain est attenant une terre labourable de la contenance d’environ huit boisselées, jouxtant le tout du soleil levant le chemin tendant de Saint-Chartier à La Breuille, du midi un petit ruisseau où passait autrefois la vieille rivière, du couchant un pré appelé Pré Parchemin au sieur Rousseau appartenant. » (cf livre Ton Aben sur les moulins)


Plutôt que d’employer le nom des quatre points cardinaux tels que nous les connaissons, dans les écrits de notre époque, on parlait d’orient (ou de levant) pour l’est, d’occident (ou de couchant) pour l’ouest, de midi pour le sud et de septentrion pour le nord (Septentrion étant l’ancien nom de la constellation de la Grande Ourse qui indique le nord).

Une autre hypothèse à envisager :

Ton Aben nous parle d’une dépression sur le terrain qui « pouvait être la réserve d’eau en amont du moulin et le canal de fuite qui ramenait l’eau à la rivière l’Igneraie. »
Pour nous, il n’est pas impossible qu’à l’époque où le moulin a été construit, le château était déjà en ruine et que les fossés déjà existants aient été modifiés pour faire un canal de fuite. L’histoire du château et celle du moulin se seraient peut-être ainsi succédées en quelque sorte.


Nos certitudes :

Ce dont nous sommes sûrs : ce château, en tant que vestige, figure sur la carte initiale, et nous le retrouvons sur un acte du notaire Pierre Villain en tant qu’ancien château.
Une butte existe, ressemblant fort à une motte castrale, et répertoriée en tant que telle comme une éventuelle motte castrale dans le bulletin du groupe d’Histoire et d’Archéologie de Buzancais.

Conclusion

Sans en être sûrs à cent pour cent, mais avec tous nos recoupements lors de nos investigations
nous pouvons émettre les hypothèses suivantes : il se pourrait bien que notre butte soit à l’origine une motte castrale (butte de terre avec tour en bois), puis au fur et à mesure du temps soit devenue un château en pierre, d’où notre détail de la carte « vestiges du château de Ponthion ». Ce château est tombé en ruine, avant ou après que le moulin ait été construit, et il ne devait rester qu’un amas de pierres au moment où cette carte a été faite. Notre château n’a sûrement pas vécu de nombreux


Sources :

Archives de l’Indre, « l’Igneraie, ses moulins et meuniers…et les moulins de Nohant-Vic » par Ton Aben, « l’Indre et son passé » (bulletin 51) par le groupe d’Histoire et d ‘Archéologie de Buzançais, Wikipédia, Hector de Corlay (l’abbé Jacob) « histoire de Saint-Chartier », témoignages de Gérard Coulon (archéologue, historien et écrivain), Archives de la mairie de Saint-Chartier, livres d’Eugène Hubert et Emile Chénon.


Remerciements :

Pierre Demenois, Cédric Prinet, Philippe Bertrand, Gérard Coulon, Colette Audebert, Patrice Charbonnier, la municipalité de Saint-Chartier, la municipalité de Nohant-Vic, les fonds patrimoniaux de la bibliothèque de La Châtre, le personnel des Archives de l’Indre, Ludwig Aussanaire, Maïté Aussanaire.

A la recherche du patrimoine disparu de Nohant-Vic par Emmanuel Robin et Bernard Aussanaire

Les commentaires sont fermés